ENTRETIEN : LaToileBlanche


24/05/2019

  


RENCONTRE AVEC AUDREY ESPINASSE ET SAMI LORENTZ

De nombreux films qu’ils ont réalisés figurent au catalogue de L’Agence du court métrage et plusieurs d’entre eux ont en outre intégré celui de L’Extra Court. Autant de bonnes raisons de donner la parole à Audrey Lespinasse et Sami Lorentz, fondateurs d’une société de production devenue un vrai label : LaToileBlanche.

 

Comment sont nées LaToileBlanche et la collection “Filmer la ville” ? Quelle est le principe de cette série, combien d’œuvres ont été réalisées dans ce cadre et dans quel esprit ?

LaToileBlanche résulte de notre rencontre, Audrey et moi, avec Abbas Kiarostami à l’occasion d’une masterclass. À son contact, stimulés par la puissance de son enseignement, nous avons tous deux été amenés à envisager le cinéma autrement, tout en nous appuyant sur la démarche spécifique qu’autorise le documentaire. Rapidement, la question d’articuler pratique de cinéma et travaux de recherche est arrivée et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à lancer, à travers LaToileBlanche, la production de cette collection de films participatifs sur la mémoire des quartiers populaires, avec des centaines d’“habitants-témoins” et le soutien de nombreuses institutions.

La collection “Filmer la ville” existe depuis maintenant quatre ans. C’est une aventure humaine, artistique et professionnelle unique. L’idée était de reconstruire, à bras le corps, le récit de territoires trop souvent déclassés. La collection s’étoffe chaque année avec de nouveaux films et s’efforce de donner à voir, comme en palimpseste, la beauté et la complexité du patrimoine matériel et immatériel présent de manière silencieuse dans nos villes.

Notre catalogue comporte maintenant près d’une soixantaine de films produits selon une thématique centrée exclusivement sur la “fabrique de la ville”. Depuis sa conception, nous avons pu compter sur la participation de plus de 3 500 habitants, experts, passionnés de patrimoine, etc. Et plus de 350 jeunes ont participé à la réalisation des films lors de stages d’immersion professionnelle dans l’esprit même du compagnonnage. Une démarche inclusive est donc au centre du projet de LaToileBlanche.

Ayant une bonne connaissance initiale du fonctionnement du paysage audiovisuel dans son ensemble suite à nos expériences professionnelles respectives, nous souhaitions croire à cette fantastique possibilité que peut avoir le cinéma de s’intégrer à une démarche de développement local, collaborative et innovante, en travaillant avec des structures issues des domaines de l’insertion, de la politique de la ville, du patrimoine. De travailler en transversalité, également, avec les habitants des territoires qui sont partie prenante des projets. En impliquant ainsi l’ensemble des partenaires de la création documentaire, de l’insertion professionnelle et des territoires, LaToileBlanche est parvenue depuis plusieurs années à bouleverser les indicateurs et à multiplier les parcours de réussite des nombreux candidats accompagnés chaque année.

 

Denise d’Aubervilliers et Méliès et les bonimenteurs ont récemment rejoint le catalogue de L’Extra Court. Tous deux sont liés à un sujet touchant au cinéma : pourquoi ce motif est-il particulièrement important dans votre œuvre ?

Cela nous intéresse à différents titres. Il nous parait stimulant de travailler sur la richesse et le renouvellement que manie sans cesse le cinéma au fil de son histoire. Il s’agit avant tout de se diriger vers des gestes de cinéma qui représentent, au moment où ils émergent, un espace d’indépendance et de liberté créatrice.

À travers ces films, notre ambition est de rester centrés sur des questions de cinéma, d’en interroger la filiation éventuelle… souvent inconsciente. C’est très stimulant et les jeunes qui participent à la fabrication des films comprennent que leurs propres gestes artistiques sont héritiers d’une histoire qui les dépasse, celle du cinéma.

Avec Denise d’Aubervilliers, le projet était au départ de retrouver l’une des fillettes filmées par Éli Lotar, il y a 70 ans, dans son court métrage Aubervilliers et d’interroger le souvenir qu’elle avait pu conserver de sa propre expérience de cinéma. Très vite, la force de son regard nous a surpris et l’idée de plonger dans la force de son récit s’est imposée à nous, en faisant de sa joyeuse sagesse une quête universelle qui pousse à l’admiration lorsque l’on découvre son parcours de vie. C’est que nous appelons nos “trésors humains vivants”…

 

Pour Méliès et ses bonimenteurs, l’approche est différente même si c’est aussi l’histoire d’une rencontre qui nous a bouleversés. Celle de Marie-Hélène et de son fils Lawrence, avec cette grande histoire familiale façonnée entièrement par le cinéma et dont la vie est confrontée aujourd’hui au dilemme – sans réponse – de cette responsabilité personnelle qui nous échoie lorsque l’on se retrouve dépositaire de la charge d’une telle succession. Cette fois, la thématique du cinéma nous a conduits à interroger la dialectique parfois sacrificielle et douloureuse que l’on peut éprouver avec cet art, jusque dans ses limites ultimes et les plus profondes de sa vie.

Ce film tourne autour d’une pensée qui nous avait beaucoup marqués lors de son écriture, qui était celle qu’avait en son temps si bien exprimé François Truffaut sur ce “mode concurrentiel” qui peut exister entre le cinéma et la vie.

 


Quel regard personnel portez-vous sur la présentation de ces films en avant-séance de longs métrages, dans le cadre de L’Extra Court ?

C’est LA diffusion idéale pour le programme « Filmer la ville” ! La salle de cinéma Art et essai est un lieu unique dans une ville. On y propose quotidiennement de la matière à penser, à découvrir le monde autrement. Pour les salles, proposer aux spectateurs de découvrir un court métrage en avant-séance, c’est à la fois s’impliquer en tant qu’acteur culturel actif et défendre la jeune création.

En diffusant les films participatifs de LaToileBlanche, la salle propose aussi aux spectateurs une collection à laquelle ils pourraient participer eux-mêmes et des thématiques qui leurs sont proches. Filmer la ville, c’est un peu le cinéma des habitants !
Beaucoup de gens qui découvrent nos films en salles nous écrivent pour proposer des sujets qui leurs sont chers, des personnages qui mériteraient d’être eux aussi mis en lumière. Il y a un désir grandissant de la part des spectateurs de voir à l’écran des héros nouveaux, peu présents au cinéma habituellement.

Denise a connu les bidonvilles d’Aubervilliers. Dans le film d’Éli Lotar, elle est cette petite fille espiègle et muette, à qui “Filmer la ville” rend hommage, en lui donnant la parole pour évoquer son histoire personnelle, mais aussi celle des bidonvilles que la France avait réussi à éradiquer quelque temps. Mais à l’heure où nous voyons resurgir des bidonvilles partout autour de Paris, il nous paraissait essentiel de recueillir ce témoignage. Denise est le témoin d’une époque où la France se donnait les moyens de ses ambitions.
Pour Méliès et ses bonimenteurs, c’était différent. Les spectateurs connaissent Georges Méliès, mais le cinéma de Méliès n’existerait plus sans Madeleine, sa petite-fille, et Marie-Hélène, son arrière-petite-fille. Et l’idée était de révéler les coulisses de cette grande histoire : si Méliès a brulé tous ses films, Marie-Hélène révèle dans le film son point de vue sur cet acte qui avait auparavant souvent été lu comme un acte de désespoir.

 

Vos films sont courts – toujours moins de 10 minutes, parfois proches des 5 , est-il difficile de construire et déployer un récit documentaire conséquent en si peu de temps – Babcock, une histoire ouvrière en étant un autre exemple probant ?

L’exercice de la durée comme condition première est stimulante, car elle nous oblige à aller à l’essentiel, à dégager une ligne saillante et à nous y tenir jusqu’au bout.
Lorsque nous préparons les projets, l’axe thématique comme la forme ne se révèlent parfois qu’au tournage, de manière impromptue et grâce à une semi-disponibilité de notre part, dans une une démarche de cinéma du réel.

C’est toujours la même appréhension pour nous de ne pas passer à côté de quelque chose d’essentiel. Pour Babcock, une histoire ouvrière, nous souhaitions, au-delà du format court permettre à cette multiplicité de regards de trouver une place dans le récit, en mode choral, pour nous plonger encore mieux dans le récit complexe du monde du travail de la part de ceux qui l’ont vécu.

 

Propos recueillis par Christophe Chauville